Interview de M. l’Ambassadeur Bénédict de Cerjat, Chef de la Division Amériques du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), pour PuntoLatino, à l’occasion du IV Pódium «Suiza-Alianza del Pacífico: tecnología e innovación». Berne, le 25 septembre 2018

18suiza ap decerjat900

Embajador Bénédict de Cerjat representando a Suiza, país observador, en la Cumbre de Puerto Vallarta (México, julio 2018)

 

— Dans quelle mesure les relations entre cet organisme d'intégration et la Suisse ont-elles été renforcées ces dernières années?

— Dès ses débuts en 2011, l’Alliance du Pacifique a suscité de l’intérêt chez nous. Face à la multitude des organisations régionales existant en Amérique latine, souvent marquées par des idéologies du XXe siècle un peu dépassées, nous avons assez vite vu qu’il s’agissait là d’une initiative différente, très pragmatique, peu bureaucratique et surtout inspirée par la liberté du commerce chère à la Suisse.

Les valeurs démocratiques également portées par les quatre pays de l’Alliance, comme le respect de l’état de droit et des droits de l’homme en faisaient un partenaire assez naturel pour la Suisse – et pour l’Europe en général – en Amérique latine, malgré l’accent donné dès le début, et encore plus aujourd’hui, au développement de ses relations avec les autres riverains de l’Océan pacifique.

La Suisse se félicite d’être devenue rapidement un Etat observateur, et dès le début un des plus actifs, ce qui a été salué par exemple par la précédente présidence, colombienne. Depuis 2014, nous avons participé à tous les Sommets de l’Alliance, toujours à un assez haut niveau, ce qui nous a donné l’occasion de contacts intéressants et très utiles.

Ces dernières années, notre collaboration avec l’Alliance du Pacifique s’est assurément renforcée. Notre offre initiale de collaboration, présentée en octobre 2015, portait sur quatre domaines: l’innovation, la formation professionnelle, la gestion des douanes et la gestion corporative de l’eau. Elle a été accueillie très favorablement et s’est rapidement concrétisée dans les deux premiers domaines (cf. plus loin).

Le domaine de la gestion corporative de l’eau, qui intéresse aussi beaucoup les pays de l’Alliance, me semble présenter un bon potentiel de collaboration pour l’avenir. L’objectif est de faciliter les échanges et de renforcer les capacités des entreprises à optimiser l’usage de l’eau dans leurs processus de production. Divers projets sont déjà gérés aujourd’hui depuis nos bureau de la Coopération suisse au développement à Lima et à Bogota.

 

— Quels sont les points les plus importants que vous soulèveriez au sujet de ce récent XIIIe Sommet de l’Alliance du Pacifique?

Le Sommet de Puerto Vallarta en juillet dernier intervenait en pleine transition dans deux pays de l’Alliance (fin du mandat du Président Santos et de son gouvernement en Colombie, début de transition au Mexique) et marquait en fait la fin d’une époque puisque quelques-uns des principaux animateurs de l’Alliance du Pacifique ces dernières années allaient passer la main peu après, notamment les Ministres des affaires étrangères de Colombie María Angela Holguín et du Mexique Luis Videgaray tout comme le dynamique Ministre de l’économie mexicain Ildefonso Guajardo.

Il avait également lieu à un moment de grandes tensions dans les relations commerciales internationales, ce qui rendait le message de soutien au libre-échange et au respect des règles multilatérales du commerce d’autant plus important qu’il émanait cette fois non seulement de l’Alliance du Pacifique, mais aussi du MERCOSUR, également invité au Sommet. Les deux blocs ont d’ailleurs adopté le 24 juillet dernier un Plan d’action commun pour renforcer les liens entre eux.

Si l’ambition d’une plus grande intégration entre les principales économies d’Amérique latine est bien perceptible et a déjà engendré quelques résultats notables au sein de l’Alliance du Pacifique, si cela se reflète manifestement aussi dans une grande connivence entre les responsables politiques, il reste évidemment encore énormément à faire pour que l’on puisse parler d’un succès, tant au plan interne de ce bloc qui représente 36% du PIB de la région que dans sa projection et coopération avec la zone Asie-Pacifique. Il faudra notamment mettre assez vite de l’ordre dans l’enchevêtrement des négociations commerciales bilatérales et multilatérales (AdP - Australie, Canada, Nouvelle-Zélande et Singapour d’une part, CPTPP de l’autre).

Sans oublier que deux nouveaux États - l’Equateur et la Corée du Sud - souhaitent maintenant engager des négociations pour devenir membres associés de l’Alliance et qu’il faudra aussi engager des ressources à cet effet.

Par ailleurs, la dynamique d’intégration très pragmatique et libérale que représente l’Alliance du Pacifique attire l’attention d’un nombre croissant de pays tiers qui, comme la Suisse, s’efforcent de trouver des pistes de collaboration intéressantes. Parmi les 55 pays observateurs nous ne sommes pas les seuls à avoir engagé des collaborations concrètes.

 

18decerjat benedict400— Du 24 au 27 avril 2017, une délégation d'experts en innovation des quatre pays de l'AP s'est rendue en Suisse, activité coordonnée par votre direction et dont la presse n'a pas parlé à notre connaissance; pourriez-vous s’il vous plaît nous expliquer l'ampleur et les résultats de cette visite d'experts latino-américains en Suisse?

— Il n’est pas surprenant que les pays de l’Alliance du Pacifique s’intéressent aux expériences de la Suisse en matière de recherche et d’innovation puisque notre pays figure en tête de nombreux classements internationaux dans ce domaine.

Je pense que nous avons pu lancer un échange très porteur en invitant en 2017 une délégation d’experts du Mexique, de Colombie, du Pérou et du Chili. Je les ai d’ailleurs rencontrés un soir chez l’Ambassadeur du Chili à Berne et ils avaient vraiment l’air très motivés. Ils ont pu rencontrer pendant leur séjour les principaux acteurs gouvernementaux, académiques et privés de la recherche et de l’innovation, notamment des représentants du SEFRI, de la Commission pour la technologie et l’innovation, du SECO, de l’Office fédéral de la propriété intellectuelle, de l’Université en sciences appliquées du nord-ouest de la Suisse et de l’EPFL, avec un passage à l’«Innovation Park» de cette haute école.

Notre système est évidemment difficile à transposer à l’étranger, et le but n’est pas de faire du copié-collé. L’essentiel consiste plutôt effectuer un transfert de connaissances et d’expériences. Le bilan de ce voyage est dans tous les cas un capital de connaissances acquises, du networking et une bonne dose de goodwill pour notre pays.

Le suivi exact de cette mission dépendra avant tout de l’intérêt des pays de l’Alliance et de leurs souhaits concrets de coopération. [Embajador de Cerjat en la Cumbre de la Alianza del Pacífico, Puerto Vallarta, México, julio 2018].

 

— Quel est l'état de la collaboration de la Suisse avec les pays de l'AP dans le domaine de la formation duale?

— Comme vous avez pu le lire dans l’interview de mon collègue l’Ambassadeur Moruzzi (SEFRI), la Suisse a des échanges réguliers dans le domaine de la formation avec plusieurs pays de la région. L’exemple de la formation professionnelle duale suisse est étudié avec beaucoup d’attention par exemple au Mexique et au Chili. Nous recevons souvent des délégations en Suisse qui viennent voir comment ça fonctionne exactement.

Dans le cadre de l’Alliance du Pacifique, les autorités suisses ont apporté leur soutien officiel – et souvent aussi matériel – à l’Initiative pour les Jeunes lancée par Nestlé, qui se concrétise annuellement lors des «Encuentros de los Jovenes» de l’Alliance, dans le pays qui en a la présidence (à Lima en 2016, à Santiago en 2017, à Cali en 2018).

Ces Rencontres entre des jeunes de la région, des représentants d’entreprises, des gouvernements et d’organisations internationales ont attiré beaucoup de monde. Lors de la dernière de ces réunions, à Cali, le Président Santos est même venu lui-même et a activement participé aux discussions. La Ministre des affaires étrangères de Colombie m’a personnellement remercié pour notre contribution. Celle-ci crée donc beaucoup de goodwill pour la Suisse et son secteur privé.

Sur le plan de l’économie et de l’entreprenariat, Nestlé a réussi à générer une dynamique très positive en convaincant d’autres grandes sociétés d’engager un certain nombre de jeunes pour leur assurer une première formation de type duale.

 

— Quels projets sont envisagés pour l'avenir entre la Suisse et l'Alliance du Pacifique?

— Nous voulons bien entendu développer encore nos très bonnes relations économiques, scientifiques, culturelles et politiques avec le Mexique, la Colombie, le Pérou et le Chili. Cela passe d’abord par des initiatives bilatérales. Mais l’Alliance du Pacifique, nouvelle plateforme dynamique d’intégration régionale, nous offre de nouvelles possibilités de coopération avec nos partenaires.

Vu leur succès au sein de l’Alliance, nous allons certainement continuer à soutenir les Rencontres des Jeunes co-organisés par Nestlé. Elles nous donnent la possibilité de faire valoir nos expériences dans le domaine de la formation professionnelle. En plus de l’innovation, le thème de l’eau est aussi de grande actualité et nous entendons le développer. Nous savons que l’Alliance est en train de créer un « Consejo de cooperacion » censé mieux canaliser la coopération avec les nombreux Etats observateurs. Nous attendons de connaître l’agenda de ce Conseil, qui se réunira pour la première fois en 2019 au Pérou, pour donner une réponse adéquate à nos partenaires.

18ap puerto vallarta900

Un aspecto de la Cumbre de Puerto Vallarta (México, julio 2018)